A cheval en Mongolie

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Pour beaucoup de cavaliers la Mongolie est un rêve. C’était le mien. Après avoir passé des années à fantasmer sur les steppes, j’ai finalement concrétisé ce rêve en Août dernier.

Je n’avais pas envie de partir avec un organisme de randonnée Européen et malheureusement les amis d’amis qui avaient voyagé en Mongolie m’ont tous déconseillé de louer un guide en étant une femme seule. J’ai donc décidé de faire du volontariat avec Stepperiders une compagnie Mongole, où tous les employés, guides, soigneurs, cuisiniers ou chauffeurs sont locaux. Les tâches des volontaires sont très simples : accueillir et aider les touristes durant les treks à cheval, et passer du temps avec le staff afin qu’ils perfectionnent leur anglais.

En sortant de l’aéroport je me retrouve directement plongée dans l’anachronisme d’Oulan Bator : Dans le centre ville des statues de guerriers côtoient des bâtiments à l’architecture Stalinienne et des tours de verre qui rappellent la Corée du Sud ou Singapour. Au pied des tours délabrées, un groupe de jeunes habillés comme des stars de la K-pop, blousons en cuirs, grosses chaines et sneakers qui brillent au pied. Cent mètres plus loin un cavalier fait paître ses chevaux et vaches le long de la bande d’arrêt d’urgence. Plus loin un autre troupeau, près d’une station essence.

Partout en périphérie des villes on aperçoit des yourtes de nomades sédentarisés: Elles sont installées dans des terrains clôturés et le soir parfois on peut voir les enfants y enfermer le bétail après l’avoir laissé brouter sur les terres-pleins et les terrains vagues. 

u camp, les tâches se retrouvent encore plus simples que prévues : Quand il n’y a pas de touristes il n’y a rien à faire. Les enfants (je n’ai jamais bien su de qui ils étaient la progéniture) m’emmènent en balade avec eux. On me donne un cheval “slow, slow” et on me demande si je fais du fitness car je ressemble aux filles de la TV.

OK, les mioches, je vais vous montrer que je suis pas une petite chose délicate. Je m’en sors pas trop mal. Je ne gagne pas la course qui s’organise spontanément mais je ne suis pas la dernière non plus, et surtout, je me démerde mieux que l’autre volontaire, un mec grande gueule à qui on a confié un cheval “good, fast” mais qui contrôle pas grand chose. Tout s’enchaîne très vite, les galops comme les arrêts dans les yourtes voisines pour boire un thé Mongol (du lait chaud avec du beurre salé) ou de l'airak , du lait de jument fermenté, servi avec quelques mouches et poils flottant à la surface.

Les gamins me font des pouces en l'air « nice, nice, good » quand comme eux je lâche les rênes pour faire l'avion au grand galop, c'est bon je suis adoptée. Le lendemain ils me filent un de leurs chevaux de course. Les Mongols ne donnent ni caresses ni noms à leurs chevaux. Pour les reconnaître ils utilisent le nom de leurs robes et leurs âges (le bai de 3 ans, le bai de 7 ans, l'alezan avec l'étoile sur le front etc.) Le petit cheval blanc qu'on me donne a une entaille verticale sur chacune des oreilles. Quand les gosses parlent de lui ils utilisent un mot qui ressemble à Boromir. Ca sera donc son petit nom pour la semaine.

Bor s'essouffle vite (il est pas tout jeune) mais il est rapide et surtout il a la gagne. Ma deuxième course est un succès, mais les enfants, taquins, me font remarquer que j'ai un avantage : j'ai une selle alors que eux montent à cru. En descendant je reste longtemps avec mon nouveau p'tit pote, il a l'air d'apprécier les gratouilles derrière les oreilles et bientôt il vient se nicher contre moi, la lèvre pendante et les yeux fermés. Je m'attendais pas à ça de la part d'un cheval à la réputation de « semi sauvage » dont tout le monde m'a dit qu'ils n’ étaient pas proches de l'homme, et je me mets à chialer d'émotion. Je crois que je réalise enfin où je suis.

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Dès le troisième jour c'est le chaos au camp : L'autre volontaire  s'est bourré la gueule à la vodka et a entraîné avec lui le soigneur des chevaux. Ivre mort, il essaie de monter sur un cheval encore attaché et dessanglé, et se pète lamentablement la gueule. Pendant ce temps, le volontaire tente de seller son cheval qui lui décoche une splendide ruade en pleine tête, le tout sous les regards hallucinés des touristes et de la « Camp Manager »  une jeune occidentale de vingt ans, qui ne gère rien du tout. On improvise une ruse, et prétextant vouloir les aider on jette les selles au sol et libère les chevaux. Le lendemain l’autre volontaire est prié de foutre le camp et je pars pour mon premier trek. A mon retour je découvre que le soigneur a eu un accident de moto, certainement ivre, et que lui et la Camp Manager qui est aussi sa compagne, se sont fait remercier. Me voilà promue Camp Manager.

Travailler avec des Mongols te force à mettre de côté toute ton éducation productiviste Occidentale. Déjà, les Mongols ont une notion du temps extrêmement flexible. Vingt minutes se transforment en deux heures, quelques heures en quelques jours. Un jour où je devais partir en trek, notre départ a été retardé par des athlètes de l'équipe Junior de Lutte Mongole, qui étaient venus s'entrainer sur le camp. Leur coach avait emprunté un cheval pour aller chasser la marmotte au fusil à lunette pendant que ses élèves s'appliquaient à faire des squats entre les crottins.

Je suppose que ce rapport au temps est conditionné par leur rapport à l'espace: Tout est démesurément vaste et vide. Les chevaux sont ne sont jamais enfermés, et il faut donc envoyer un cavalier chaque matin pour les rassembler. Comme ils partent parfois loin, cela peut prendre une heure, ou une demi journée. Afin de les garder le plus près possible du camp, la pompe de l'abreuvoir n'est actionnée que le matin et le soir.

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Les guides ont tous moins de 25 ans, ils sont étudiants la moitié de l’année. Je les ai trouvés touchants, cette nouvelle génération de sédentaires, partagés entre un héritage de nomade qui remonte seulement à leurs pères ou grands pères, et un mode de vie étudiant résolument moderne, influencé par les industries culturelles Américaines et Coréennes.  

A Oulan Bator, où le racisme de classe sociale est très fort, les jolies vendeuses en tailleurs cintrés et talons hauts étaient assez condescendantes avec eux, tandis qu'à la campagne c'est les éleveurs, des colosses bedonnants, qui jetaient des regards méprisants sur leurs mollets de criquet. Si les guides étaient bon cavaliers, ils n'avaient pas les connaissances techniques des éleveurs, qui m'impressionnaient par leurs corps à corps avec les animaux : Pour immobiliser un poulain durant le marquage ils utilisent des techniques de lutte, coinçant leurs pattes entre leurs jambes, pour ensuite les retourner d'un coup comme une crêpe, avant se prendre une grosse rasade de vodka. Les steppes sont d'ailleurs jonchées de cadavres de bouteilles. En Mongolie, le cheval est un symbole national, mais également un symbole de masculinité, de virilité. Pour impressionner les filles on excite les chevaux, on les fait se cabrer, pour qu'ils paraissent plus sauvages. Par réflexe, les guides confiaient des chevaux rapides à des débutants hommes, alors que leurs compagnes expérimentées se retrouvaient avec des carnes.

De mon côté j'ai du batailler souvent contre l'absurdité de leurs décisions : Un jour un guide me donnait la responsabilité d'emmener trois touristes en balade, le lendemain un autre, moins ouvert d'esprit, voulait m'interdire de partir toute seule sous prétexte que c'était trop dangereux. Un matin je galopais avec un cheval, l'après midi on me défendait de le monter car il était soit disant trop difficile. Alors que les gosses, pas encore formatés par ce « sexisme équestre » m'avaient rapidement jaugée en me mettant au défi de les suivre dans leurs folles escapades, les adultes étaient constamment en train de remettre en question mes capacités de cavalière. Lors d'un trek, le cheval que je montais s'est mis à boiter sur terrain accidenté, et bien que sur l'herbe il ne présentait plus de signe de boiterie, j'ai demandé à en changer pour lui permettre de se reposer. J'ai eu la surprise de le revoir monté par un autre guide deux jours plus tard, qui m'a dit que je n'y connaissais rien aux chevaux Mongols et qu'il allait très bien.

Dans la vie quotidienne, les Mongols ne sont pourtant pas du tout sexistes. Les femmes vont à l'école et à l'université, elles travaillent et disposent d'une grande liberté de mœurs, comme me l'explique Bagi, le chauffeur de la voiture de logistique qui nous accompagne : « Mongolian girls, want sex, cigarettes and vodka ! » Avec lui on rigole beaucoup, bien qu'il ne parle quasi pas anglais. On danse sur HotLine Bling de Drake, I just called to say I love You de Stevie Wonder et Telephone de Lady Gaga, pendant que Ocean, le guide, appelle chaque soir toutes les touristes des quatre coins du monde qui ont été ses petites copines l'espace de quelques jours. Au coin du feu on se marre en discutant avec des inconnus sur l'app Melon. Dans ce coin là de la Mongolie il y a du réseau partout : Les yourtes ont beau être très minimales, elles ont très souvent le satellite et des petites TV à écran plat posées sur des autels, qui servent aussi à faire sécher le fromage de chèvre.

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Si les chevaux vivent encore librement en hordes, seules les juments sont vraiment sauvages. Les juments ne sont pas montées, elles servent seulement à pouliner. Les hongres, et certains étalons, sont très habitués à l'homme, et leur générosité sont épatantes. Je crois vraiment que n’étant pas habitués à recevoir des caresses ils deviennent très vite très familiers. Pour voir de véritables chevaux sauvages, les Takhis qu’on appelle aussi chevaux de Przewalski, il faut se rendre dans le parc de Hustai. A la jumelle, j’ai eu la chance de voir deux petits groupes.

Lorsque durant un trek le cheval que je montais s’est mis à boiter, un camion est venu m’apporter un nouveau cheval au milieu de la nuit. A la lueur des phares j’ai vu un tout petit machin descendre, que je n’avais jamais vu monté, ni par les gosses, ni par les guides ou les touristes. Je me suis dis qu’au choix c’était un bourrin ou un taré. 

Le lendemain matin,  je me suis rendue compte qu’il était aussi petit qu’orange. Poil de Carotte. Encore plus roux que Ron Weasley. Je l’ai baptisé Ginger. Original. Tandis que je vérifie ses entraves, Ginger vient me mâchouiller les cheveux et me réclame des câlins.  Dès le premier jour, il me laisse m’installer à côté de lui alors qu’il fait la sieste, allant jusqu’à poser sa tête sur ma cuisse. Le cheval d’Ocean, un bel étalon Isabelle, à qui il a fallut plusieurs jours pour se laisser approcher, fera de même le dernier jour, allongé auprès de moi il rêvait en poussant de petits hennissements. 

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Mon petit Ginger est complètement zinzin. Une fois le cul dans la selle, il ne pense qu’à galoper, c’est un vrai bolide. Un jour, lancé à toute vitesse, il se prends la jambe dans un trou de marmottes (ce pays est un vrai gruyère) caché par de la mousse, et se pète la gueule. Mon genou morfle un peu mais on repart de plus belle. Ces chevaux sont infatigables. Ils ne suent pas, ne boivent jamais, ne craignent pas le froid, ni le soleil : les températures d’Aout oscillent entre 0° et 30°, et l’hiver affiche facilement -30.°

Au final, les liens que j’ai tissé avec Bor, mon poney roux et le bel étalon ont été si forts qu’ils m’ont fait oublier toutes les mésaventures du camp. Ces chevaux sont absolument exceptionnels, et j’ai quitté la Mongolie avec un gros pincement au coeur en laissant derrière moi mes nouveaux amis. 

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