De retour à Elephants World

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Arrivée à Sydney il y a trois ans, avec très exactement 800 euros en poche, j’ai rencontré mes premiers backpackers. Leurs récits m’impressionnaient, m’inspiraient. Plus tard, quand j’ai suivi leur exemple et trouvé le courage de vivre mon propre voyage, je me suis vite rendu compte non seulement cela n'avait rien d'une Odyssée, mais surtout que leurs péripéties s’étaient en fait limitées aux backpackers trails, ces itinéraires que reprennent tous les touristes ayant plus soif de bière que d’aventure.

Lors de mon premier grand voyage, en sortant de ces sentiers battus, j’ai rencontré Aum Pan, Nato, Tori, Josh, Nasayo, et tant d’autres, qui ont bouleversé ma vie. Un an plus tard je suis retournée les voir. De sanctuaire, le lieu n’a plus que le nom, et si les volontaires ont enfin réussi à faire en sorte que les touristes ne montent plus sur les éléphants à l’heure du bain, leur nombre, toujours plus élevé, est une source de stress croissante pour les éléphants. Les visites guidées rapportent gros, et on sent de plus plus que les bénéfices ne sont pas investis dans le bien être des animaux (ni de leurs mahouts) mais partent directement dans la poche du propriétaire.

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Aum Pan a pris un coup de vieux, elle perd de plus en plus la vue, et je la trouve encore plus irascible. Je ne suis pas sûre qu’elle m’ai reconnue, mais elle continue de se montrer bien plus tolérante envers moins qu’envers la plupart des gens, et s’amuse encore à m’arroser quand elle le peut. Tori s’inquiète de plus en plus pour Bow, qu’elle veille tard le soir, et Senthong est mourante.

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Nato a considérablement progressé en anglais, apprenant même un peu à lire et écrire, seul. Outre les subtilités de la langue anglaise, toujours utile pour pécho, il a surtout continué à découvrir le fossé culturel qui nous sépare :  Les droits de l’homme et du citoyen,  les droits du travail, qu’il est allé réclamer à son manager équipé d’une machette, ce qui lui a valu de perdre son travail deux semaines après mon départ, mais aussi la notion de frontière, de visa, d'identité. Recevoir de l'argent via Western Union, acheter un terrain, ouvrir un compte en banque, voter, avoir une éducation gratuite, autant de choses auxquelles il n'aura jamais accès, sans patrie, sans passeport et sans identité.

L’an dernier nos échanges se limitaient beaucoup à des rires, à des chansons fredonnées les yeux dans les yeux en rougissant, trois mots de Thaï et dix d’anglais. Cette fois, les conversations s’éternisent, tandis qu’il me raconte ses rêves d’acquérir un passeport et partir en Angleterre, pointant du doigt mes privilèges et ceux des éléphants – pourquoi les Falangs se souciaient autant du sort de 3000 éléphants alors que 4 millions de Karens sont privés de leurs droits depuis 50 ans ? 

Depuis que je suis rentrée, chaque jour sa voix résonne dans ma tête. Quand j’ai essayé de le remercier d’ avoir eu autant d’influence dans ma vie il m’a ri au nez, et il avait raison : J’avais attendu d’être à l’autre bout du monde pour découvrir la compassion et la solidarité. C’était ça le vrai voyage, une introspection qui bouscule tout, qui transforme, dérange, remue, qui nous mets face à face avec la dure réalité, la mienne, la sienne, celle du monde, celles des relations de pouvoir et des amours impossibles.

Crédit dernière photo:   Sutla Tiemumpon

Crédit dernière photo: Sutla Tiemumpon