1 mois et demi de volontariat pour Elephants World

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À la fin des années 80, la Thaïlande a interdit l’exploitation commerciale du bois de ses forêts et les éléphants et leurs mahouts (leurs soigneurs) se sont retrouvés sans emploi. Il sont partis mendier dans les villes, transformant leurs bestioles en animaux de cirque, ou en gros poneys dans des camps de trekking, trimballant des touristes dans des sièges en bamboo qui leur ravagent le dos jusqu’à l’épuisement ou la blessure fatale.

Elephants World est un sanctuaire dédié à la retraite de ces éléphants. Le centre compte au total 15 éléphants dont 2 mâles et 13 femelles. Chaque éléphant a son propre mahout chargé de prendre soin de lui. Raseng, le mahout de To-Me travaille avec son éléphant depuis 20 ans. Jirowat connaît Nemochi depuis l’enfance, ils ont le même âge. Nato connaît Aum Pan depuis seulement 2 mois. En tant que volontaire mon rôle consiste à guider les touristes, leur expliquer quelles sont les conditions de vie des animaux, leur faire remplir des paniers de fruits pour les nourrir, et à ne pas poser trop de questions sur le financement du lieu et les conditions de vie des employés.

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Les mahouts d'Elephants World appartiennent à l'ethnie Karen, une ethnie persécutée en Birmanie et qui a fuit en Thaïlande. Les Karens sont liés aux éléphants depuis des générations. Paradoxalement, bien que l'animal soit sacré, le travail de mahout est un travail très peu considéré. Si en Thaïlande les Birmans sont utilisés comme main d'œuvre pas chère et corvéable à merci, les Karen sont non seulement exploités mais aussi souvent méprisés par les thaïs et les birmans. Les mahouts n'ont souvent pas de certificats de naissance, et donc pas de passeport ni d’identité reconnue. Ils sont autorisés à passer d'un pays à l'autre et à travailler légalement, mais seulement dans la province de Kanchanabury et doivent faire renouveler leur permis de travail très régulièrement.

En discutant avec eux je me suis rendue compte de mon ignorance quand aux raisons pour lesquelles les rebelles issus des différentes minorités se battent contre les soldats Birmans. Durant la seconde guerre mondiale, la plupart des minorités ethniques, dont les Kachin et les Karen, se sont vu promettre un territoire par le Royaume Uni en échange de leur aide militaire contre l'occupation Japonaise. A la libération, le général qui avait fédéré le peuple birman avec les tribus a été assassiné, et le pouvoir est tombé aux mains des rebelles du parti communiste birman qui n’a plus voulu entendre parler de leur indépendance.

En tant que tribus chrétiennes évangéliques (ou animistes) dans un pays bouddhiste, les libertés culturelles politiques et religieuses des Karens sont limitées: Les civils sont souvent forcés à quitter leurs villages pour se réfugier dans la jungle ou envoyés dans des camps de réfugiés, la torture et le viol comme arme psychologique sont courants et les enfants soldats sont encore présents.

Le gouvernement arrive à dissimuler la situation en créant un peu comme le fait la Corée du Nord, des zones touristiques contrôlées ouvertes aux étrangers et donnant l'illusion que la situation politique est stable. La surveillance et le contrôle des habitants sont omniprésents : En Birmanie les habitants ne sont pas autorisés à recevoir d'étrangers chez eux. Même si ils sont mariés. Les falangs doivent résider dans des établissements tenus et dirigés par des employés du gouvernement.

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ElephantsWorld fourni un travail, des repas et un toit à ses employés, ainsi qu'une rémunération d'environ 200€/mois. Pourtant leurs conditions de vie sont nettement moins bonnes que les volontaires. Le fossé culturel et économique qui nous sépare est colossal mais malgré tout, l’entente est harmonieuse et la drague constante. On regarde des clips de rappeurs thaï, on joue à des jeux de société, le soir les deux frères Dido et Edhar prennent parfois leurs guitares et Nato me chante des chansons d'amour en me tenant la main.

Nato a 19 ans, une tête de crapule, des cheveux crépus plus longs que moi, et le plus beau sourire du monde. Il a arrêté l’école très tôt et est devenu mahout un peu par hasard après avoir fait la plonge et travaillé comme pompiste. Il est loin d’être passionné par les éléphants, il préfère chanter et dessiner et il excelle dans les deux. Il a aussi une passion pour la propreté et les choses bien rangées. Il picole beaucoup et le matin quand il a la gueule de bois et qu’il tire la tronche, son éléphante aussi.

Aum Pan a 79 ans, c’est la plus âgée du groupe. C’est une vieille aigrie associable, bien que selon d’autres volontaires qui l’ont connue avant ca se soit intensifié récemment, depuis qu’elle a Nato pour mahout. Elle est lente, très lente, et perds la vue du côté droit ce qui n’arrange rien. Ca saoule Nato qui voudrait bien avoir un éléphant rapide histoire d’impressionner les filles. Si il s’approche d’elle en levant son bull hook (sorte de baton avec un crochet au bout, que les mahouts utilisent pour guider les éléphants) elle se mets a ronfler très fort pour l’ impressionner, et je l’ai meme vue un jour se saisir du hook et le jeter à terre. Quand il essaie de trop la presser elle lui souffle aussi de la poussière au visage et la grimace qu’il fait en nettoyant son T-shirt me fait hurler de rire. Quand ils sortent de la rivière parfois elle ramassei ses tongs qu’il laisse sur la rive, et lui tends alors qu’il est sur son dos. C’est le truc le plus mignon du monde.

Bien qu’elle soit très calme et douce, Aum Pan n’aime pas qu’on la touche, et quand elle est a la rivière elle s’enfonce loin dans le courant pour que personne ne l’approche, mais laisse volontiers les gens l’asperger d’eau, tant qu’ils ne la touchent pas. Une fois je lui ai apporté des bananes et elle m’a envoyé sa trompe à la gueule alors que j’essayais de la caresser. J’avais le menton tout écorché. Un autre jour elle a poussé du pied un petit garçon qui courrait vers elle, il est tombé sur le cul et on a tous eu très peur. Je l’ai vue aussi faire tomber de son dos dans l’eau deux mahouts qui essayaient de la sortir de l’eau, tout en ronflant et en s’ébrouant.

Malgré ses 79 ans elle est encore très souple et escalade souvent une cloture barbelée pour s’éloigner des autres et aller grignoter des palmiers dans la tree nursery. Elle s’enferme aussi parfois dans un ancien abris abandonné pour ne pas être en contact avec les autres éléphants. Nasayo, une des mahouts m’a dit qu’on lui avait rapporté que Aum Pan qu’il était possible qu’elle ai très peu socialisé avec les autres animaux, puisqu’elle était la seule éléphante dans le temple bouddhiste où elle a travaille une large partie de sa vie.

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Aum Pan est majestueuse et magnifique. Contrairement aux autres éléphants sa vie a été plus facile, son dos est rond, et non pas abimé par les sièges à touristes qui tassent leurs vertèbres, son ventre aussi, ses oreilles n’ont jamais été découpées par le bull hook ou les branches dans les forêts où les éléphants servent au débardage. J’ai pris l’habitude de venir la voir tous les jours très tôt, et à toutes mes pauses, de lui déposer à manger et ne jamais la toucher. Au bout de quelques semaines ça a payé. Un jour ou je l’aspergeais à la rivière elle s’est approchée de moi et s’est appuyée sur mon épaule m’entourant de sa trompe. J’en ai pleuré.

Maintenant je crois qu’elle me reconnait et me laisse l’approcher. Mieux encore, Nato la laisse près de moi pendant que je prépare les boules de riz gluant avec les touriste. Elle reste à mes côtés et je lui donne des fruits et du riz pendant qu’il fait une sieste ou se grille une clope. Je l’emmène à la rivière, lui donne à boire au jet d’eau et elle rempli sa trompe pour m’éclabousser